Mickey3d [sebolavy]

Tout commence par une alarme. Comme une alarme. Ou le bruit d'une âme qui n'a jamais cessé de flotter entre ici et ailleurs. Et puis cette voix qui ne ressemble à aucune autre. Accompagnée d'une guitare acoustique.

Mickey 3D est de retour.

C'est une chanson qui raconte le sacrifice, l'espoir littéralement décapité, une jeunesse aux élans d'absolu.“La Rose Blanche”, c'est l'ombre de Sophie Scholl, adolescente allemande assassinée par les nazis pour quelques tracts avides de liberté. C'est une petite symphonie habitée, une caresse de combat, à la poésie aérienne. Moins une leçon d'histoire qu'une main tendue au romantisme ultime, celui qui préfère même la mort à la soumission.

C'est une très belle chanson, à la mélancolie entraînante, aux accents qui visent le cœur.

C'est également le premier single tiré de“Sebolavy”, premier album pour Mickael Furnon, accompagné de quelques amis, depuis 2009. Six années passées loin des lumières, au cœur d'une France dont on ne parle jamais, à la campagne, là où le cynisme n'a pas encore tout dévoré. Six années de recul, de composition acharnée, des dizaines de chansons qui sortent et qui rejoignent la corbeille, le doute, essayer encore et encore et encore. Attendre de voir si on peut toujours le faire. Surtout, ne pas se répéter, ne pas y aller pour simplement y aller. Être fier, avoir envie, ne pas se retenir.

“Sebolavy”est un disque aux failles spatio-temporelles formidables, c'est un homme qui regarde dans le rétroviseur sans jamais oublier que c'est la route, devant, qui compte plus que tout le reste. Histoire d'éteindre sans attendre les commentaires contemporains idiots ou paresseux, ce titre ne doit rien à l'orthographe malade du sms roi, non. Il provient de Robert Desnos, de Marcel Duchamp et enfin de Pierre de Ronsard. Plus poésie française que Nabila. Ce titre est peut-être un sourire en coin, c'est le temps qui coule, les amours qui s'effacent ou pas, les souvenirs d'une enfance où les parents fumaient dans les voitures et où le peuple existait encore. Ce disque aux couleurs mouvantes, aux mélodies qui accrochent sans jamais insister, ce disque pop, rock, électro, sauvagement familier, c'est donc celui de Mickael Furnon, qui, malgré ses trente ans de service, semble allergique aux rides. Il ne voit plus le monde comme l'adolescent qu'il était mais il refuse pourtant de s'aveugler, d'abandonner. De simplement pointer.

Malgré plus d'un million de disques écoulés depuis 1999, des chansons imprévisibles et désormais tatouées dans l'inconscient collectif hexagonal comme“Respire”, “La France a Peur”, “Johnny Rep”, “Matador”, “La Mort du Peuple”ou“C'est pas grave”, des collaborations remarquées avec Indochine (“J'ai Demandé à la Lune”), Jane Birkin, Hubert-Félix Thiéfaine, Vanessa Paradis, Stephan Eicher, Zaz, c'est comme si Mickael avait travaillé, ces dernières années, sur son tout premier album. Il a toujours ce sentiment de n'en être qu'aux balbutiements. C'est certainement pour cela que ses nouvelles chansons ne tombent dans aucun piège: ni facilité, ni redite, ni tapin, ni autoparodie. Jamais. On sent ici un souffle, un regard, un artisanat, une patience, une passion, une vie, toute une vie. Et c'est assez saisissant. Mickael a d'abord travaillé seul, chez lui. Beaucoup. Quitte à se fatiguer de lui-même. Quitte à ne plus supporter sa propre voix. Il a insisté. Il a bien fait. Et puis, il l'avoue avec une vraie excitation, les chansons, c'est comme une drogue pour lui. Impossible de décrocher. Mickael échange ensuite avec Thierry Bon, ami toulousain et moitié du duo The Mood Machine. Les deux composent et s'envoient leurs idées. Quelque chose se passe. Il y a la volonté de partir dans tous les sens sans jamais se perdre. De trouver au cœur du chaos une cohérence inébranlable. Résultat: Le binôme valide cinq chansons. C'est Bruno Preynat qui se chargera d'enregistrer le disque, au studio E. Mickael met en boîte ses nouvelles chansons, treize au total, avec les musiciens qui le suivront sur la tournée, en 2016: Najah El Mahmoud au chant /claviers / accordéon, Guillaume Poty à la basse, Sylvain Gras aux guitares et Xavier Granger à la batterie. Voilà. Rien que des amis, des fidèles, des convaincus. Il y a des petites guitares intrusives, qu'on n'oubliera plus jamais, on pense à Cure, à New Order et on jubile. Il y a encore des mots qui s'amusent, qui pactisent pour le meilleur, des histoires d'amour, un président sous la pluie, une Blonde qui violente les urnes et la République, un père au volant et Jacques Brel qui tire sa révérence, des shrapnels sépia bouleversants, des paysages indomptés, des indiens fantômes, des hommes et des femmes qui avancent, coûte que coûte. Il n'y a pas de slogans ici, pas de leçons de morale, pas de poings qui frappent les tables, juste un chanteur, un compositeur, qui contemple un monde qui ne ressemble pas à celui qu'il espérait à l'heure du lycée. Juste un citoyen qui chante que tout reste possible, malgré les années qui défilent, malgré les promesses piétinées, malgré les ténèbres qui grondent. Mickael Furnon possède ce don, rare, de bricoler des chansons pour tous, avec un sens de la synthèse tout simplement renversant. En quelques mots, il convoque l'existence, toute.

“En Léger Différé”,justement, et ses notes à l'électro organique et à la new wave dépouillée de ses gimmicks pénibles, chante le temps, mélange français et anglais, monte et descend et s'impose sans attendre.

“Rallonge Tes Rêves”,c'est l'histoire d'un mec qui, à 40 ans, multiplie les rendez-vous chez Pole Emploi. Un mec qui rêvait d'ailleurs et qui n'a finalement jamais dépassé le périph avec sa mobylette. Mickael le regarde se débattre avec la grande horloge, nous fait même croire au départ que cet homme, c'est peut-être lui. Les années passent, la soixantaine est là, l'heure du bilan, seul face à son miroir. C'est à la fois ironique et triste, entraînant et émouvant, c'est de la chanson française, c'est cette capacité qu'a Mickael à ne jamais s'interdire de brouiller les pistes, à toujours tenter de croiser les émotions. Parce qu'il sait que la vie, c'est ça, une larme et un rire, une angoisse qui danse avec une lumière. Toujours.

“Sebolavy”,et son refrain terriblement catchy et à la dérision salutaire, sa guitare et son pied tenaces, s'adresse à cette jeunesse actuelle qui vote FN et caresse des écrans, décomplexée et sans passé. C'est un voyage immobile, où Cuba rime avec chachacha et où Mickael préfère, aux charniers de la bêtise, les nuages du second degré. Sur “Aurélia”, librement inspirée d'un texte de Gérard de Nerval, on devine que Mickael a saisi sa guitare comme aux premiers jours, enthousiaste et affamé, le refrain convoque les frissons et exige d'être écouté en boucles.

“Les Papillons”est interprétée par Najah, que Mickael rejoint sur le refrain. Poésie qui tourbillonne avec un spleen fantastique, et où, là encore, les émotions se mêlent, dessinant quelque chose qui déclenche autant l'apaisement que la mélancolie.

“J'attends Mylène”,c'est un gars qui guette l'arrivée d'une femme mariée dans sa ferme. Mickael, qui aime jouer les acteurs lorsque les choses ne riment pas avec gravité, investit la peau de cet amoureux impatient et semble s'en donner à cœur joie. Les mains claquent, la batterie et la basse imposent une rythmique impeccable. “Le Dernier des Cinglés”, sorte de ping pong électro, est aussi l'histoire d'un mec qui flashe sur une fille qui ne le calcule pas. Et qui préfère prendre ce dédain pour une timidité maladive. Si l'on osait, on parlerait ici de disco mutant, joué à toute blinde dans un club oublié. Imparable.

“Après le Grand Canyon”est un travelling somptueux, dépouillé comme il faut, où l'homme n'a pas toujours le beau rôle: Pollueur, génocideur, avide et assoiffé du sang des autres, Mickael relève les compteurs de l'humanité. Ici, il y a le désir d'y croire encore, de préférer, aux constats amers, l'horizon sans fin. Un anti western captivant sur une seule corde ultra-sensible! Une nouvelle respiration...

“François sous la Pluie”chante un homme sous les gouttes, notre Président, seul, détrempé, sans parapluie. Valse presque intimiste, véritablement humaniste parce qu'elle se contente de regarder cet homme sans jamais le juger. Empathie.

“Liberté Égalité Fragilité”est une musique de Thierry et un texte de Najah, interprété par Mickael. Une autre vision de la France, loin du tumulte médiatique effrayant. Des images se succèdent, on est dans un film à la Tati ou à la Blier, on roule, on se souvient, on accepte de plonger.

“Des Fleurs dans les Cheveux”est une vraie pop song, racée et viscérale, bang bang, un futur tube?

“Sylvie, Jacques et les Autres”est la conclusion de ce disque, la seule chanson où Mickael parle véritablement de lui et de ces instants, lointains, qui sont restés gravés, qu'aucun détergent adulte ne pourra jamais effacer. Une chanson importante, qui confirme que cet album, c'est d'abord la fuite du temps, le regard d'un homme qui n'a jamais trahi, qui aime ce qu'il fait et qui, pourtant, ne peut rien contre les corps qui s'épuisent, contre les lendemains qui se conjuguent désormais à l'imparfait. Entre lucidité et légèreté, sourires et refus de tout accepter, Mickey 3D revient à l'heure où le ciel s'assombrit. Il revient avec d'autres mots, d'autres dimensions, d'autres codes. Et c'est libérateur. Euphémisme.